Eric Piolle
19 Sep
19Sep


En bref


  • À Grenoble, nous avons montré qu'une écologie cheffe d'exécutif était possible. En 2014, Grenoble devenait la première grande ville française à choisir un maire écologiste. En 2020, cette confiance était renouvelée. En 2026, la transmission à une nouvelle équipe écologiste, de gauche et citoyenne a permis de poursuivre cette histoire.


  • Ce résultat et la démarche pour y parvenir se sont fondées sur une conviction : l'écologie politique partisane doit abandonner la culture du contre-pouvoir si elle veut acquérir les moyens de gagner et donner un débouché électoral à son projet de société. C'est cette écologie en capacité d'accéder au pouvoir que nous voulons continuer à faire vivre.


  • Pour cela, il y a quatre postures dont nous devons nous déprendre, dans une première étape sine qua non pour être entendables : la supériorité morale, les objectifs inatteignables, le réflexe du lanceur d'alerte, et la revendication de la "résilience" à la défaite. Je les illustre dans la dernière partie de la note.


  • Les européennes 2024 ont été un échec. Le cuisant recul aux municipales 2026 a été encore plus douloureux, car c'est la première fois que nous avions tant à perdre. Nous ne devons pas reproduire notre habitus : nous en consoler par habitude, que nous nommons curieusement "résilience", en attendant des jours meilleurs. Au contraire, nous devons entamer une exigeante transformation culturelle du parti dès à présent, même dans le contexte déjà planté, à tous les sens du terme pour nous ;), de la présidentielle.


  • La présidentielle qui vient place le champ politique et les français devant une équation structurellement complexe : faire entrer trois espaces politiques dans une élection qui n'en retient que deux, avec pour la première fois la quasi-certitude que l'extrême droite arrivera en tête au premier tour.


  • Il est prévisible que cette présidentielle soit suivie d'une recomposition politique, dont les législatives seront probablement une première étape.


  • Nous devons penser les décisions à prendre en ayant en tête les enjeux de la présidentielle, immenses, les enjeux des législatives, et l'avenir de court, moyen et long terme.


  • Devant nous se dessinent plusieurs chemins possibles, aucun n'étant satisfaisant en soi. Nous ne pouvons plus attendre un calendrier inconnu ni accepter que les enjeux soient escamotés et soustraits au débat du parti, comme ces derniers mois.


  • Nous devons prendre le risque d'écrire et de décrire précisément les différentes alternatives que nous avons devant nous, ainsi que leurs impacts. J'essaie de le faire dans la deuxième partie de cette note. Nous devons pouvoir débattre de ces alternatives dès maintenant, pas en urgence. Et nous devons fixer un calendrier de décision, à mon sens autour de Noël, vu le temps perdu qu'on ne rattrape pas.


  • Expliciter nos options et poser un calendrier sont nécessaires pour ne pas laisser le temps ou l'absence de débat réel prendre les décisions de fait pour chacun-e d'entre nous et pour ne pas accepter la dévitalisation du parti.


La note de blog 


• À l'occasion des Journées d'Été des Ecologistes, qui se tiennent à Grenoble pour 3 ans, j'ai organisé un événement pour exprimer mon regard et mes propositions sur la situation compliquée dans laquelle nous semblons embourbés. Avoir une parole publique sur le fond me semblait important, d'autant plus devant le grand écart entre mon effacement ridicule par la direction (venant à Grenoble en occultant ce qui s'y était déroulé, ne me citant jamais et allant jusqu'à supprimer mon édito dans le carnet d'accueil numérique) et les hommages touchants de la maire Laurence Ruffin, des président-es de groupe à l'assemblée et au sénat Cyrielle Chatelain & Guillaume Gontard, et des co-secrétaires régionaux Camille Crespeau & Ali Karakiprik, et de nombreux-ses adhérent-es.

• Grenoble s'inscrit dans une histoire qui nous dépasse, et c'est le bon lieu pour y exprimer une parole politique singulière.

• En cette semaine anniversaire de ma suspension du poste de porte-parole et de membre du secrétariat exécutif auquel m'avaient élu les adhérent-es en avril 2025, je publie ici dans un petit clin d'œil des extraits de mon intervention à Grenoble lors des Journées d'été d'août 2026.


Partie 1

Analyse de la situation actuelle

     

1.A Résultats électoraux et poids politique : un double échec lourd

Notre parti a frôé la Bérézina aux élections européennes, obtenant son pire score depuis 30 ans, après une stratégie de refus d'alliance en amont de toute discussion.

Notre parti a connu un recul inédit lors des municipales. Inédit parce que pour la première fois nous avions beaucoup de mairies à conserver. Et c'est beaucoup plus douloureux d'être chassés, surtout souvent après un mandat, que de ne pas réussir à gagner.

Les grandes villes centres ont fait beaucoup de bruit. Bordeaux, Strasbourg, Besançon, Poitiers, la métropole de Lyon, mais aussi Annecy, avec à sa tête un maire écologiste bien que n'étant plus adhérent.Il faut se rappeler aussi de Marseille où nous avions bruyamment fêté la victoire de Michèle Rubirola en 2020, écologiste historique bien que vainqueuse en étant suspendue du parti qui avait choisi la voie solitaire. Seules Tours et Lyon ont été conservées dans cette catégorie, et Grenoble bien sûr après une transmission réussie (c'était une première tentative pour des écologistes dans une ville de cette taille).

Dans les villes de périphérie, nous avons perdu aussi Colombes, plus grande ville de banlieue (91 000 habitants, plus grand que Poitiers préfecture et ex préfecture de région), Bègles, 30 000 habitants, qui avait élu Noël Mamère dès 1989. Perte de Schiltigheim (35 000 habitants, banlieue de Strasbourg), qui avait à sa tête une maire écologiste depuis 2018 mais dont la tête de liste d'union était PS en 2026.En revanche, transmission difficile mais réussie à Arcueil (22 000 habitants dans le Val de Marne), réélection brillante à Saint Egrève (18 000 habitants, en banlieue de Grenoble), réélection d'un maire siégeant avec les écologistes à Givors (21 000 habitants, métropole de Lyon)

Dans la catégorie des villes centres de petite taille, nous perdons nos deux seules conquêtes de 2020 : Auray (15 000 habitants, Morbihan) et Castanet Tolosan (15 000 habitants, Haute Garonne).A noter la brillante réélection de Harry Durimel à Pointe à Pitre (15 000 habitants, Guadeloupe), écologiste historique, seul maire d'une sous-préfecture, mais en conflit avec les Écologistes locaux.

En dessous de cette taille de communes, les résultats sont contrastés aussi (réélection à Prades le Lez, transmission réussie à Loos en Gohelle, réélection du cas particulier de Mouhans Sartoux, gain à Gières près de Grenoble et Bassens près de Chambery, perte de Neuville sur Saône et Saint Germain-au-Mont-d'Or près de Lyon) et souvent moins symboliques car les élections n'y sont que peu partisanes.

Dans les gains, dans les villes de plus de 10 000 habitants il n'y a que Villepinte et Bagnolet, qui sont au dessus des 40 000 habitants et deviennent les 4eme et 5eme collectivités écologistes par la taille.

Dans les intercommunalités, la seule de taille importante est Grand Ouest Toulousain (51 000 habitants, Haute-Garonne).

Dans les villages, là aussi résultats contrastés, la liste est trop longue pour être traitée ici.


Dans un tout autre registre, le registre "d'avant" où les écologistes participaient avec énergie et enthousiasme à des majorités de gauche, tout n'est pas noir, car les défaites (Clermont Ferrand par exemple) sont largement compensées par les entrées dans les exécutifs dans les préfectures ayant basculées à gauche (Saint Etienne, Nîmes, Amiens, Pau, Agen, La Roche sur Yon, Mont de Marsan), conservées à gauche mais cette fois avec les écolos (Lille), ou conservées à gauche (Paris, Marseille, Nantes, Rennes, etc).

Je me permets cette ébauche de bilan numérique car je n'en ai pas vu circuler via le parti.


Sur les causes, elles sont évidemment multi-factorielles et des analyses ont été produites ça et là. J'en ajoute cependant une qui est en lien avec le sujet de cette note, et est réfutée par la direction du parti : le rôle pas aidant qu'a joué le choix de nationaliser le scrutin par les Écologistes, renforçant et confortant ce choix fait par nos opposants.

Je m'étais opposé, bien seul, à cette décision dès le printemps 2025 lorsque j'étais au secrétariat exécutif.

Mon argument était le suivant : une campagne municipale se gagne pour les Écologistes en se revendiquant écologiste, mais en prenant soin de faire un pas de côté par rapport aux caractéristiques négatives qu'on nous associe nationalement (sectaires, dogmatiques, moralistes pour les pires d'entre elles).

La nationalisation a été renforcée par l'entrée en campagne présidentielle de notre secrétaire nationale AVANT les municipales. Au lieu d'accueillir l'héroïne du NFP, les candidat-es accueillaient la candidate écolo à la présidentielle. Cela ne faisait pas bouger de nouvelles voix vers nous, mais surmobilisaient des voix opposées.

Je sais que cette analyse est loin de faire consensus, mais comme elle a été au coeur de notre stratégie gagnante en 2014, en 2020 et en 2026, que mes échanges avec les têtes de liste ici et là la confortent largement, qu'elle est balayée d'un revers de main par la direction et qu'elle n'est de toute façon qu'un facteur de plus dans des analyses multi-factorielles, je la ré-écris noir sur blanc.


1.B État du parti

Un parti de démocratie procédurale, un concert à une seule trompette.

Malgré le rôle clé qu'a joué le parti et spécifiquement Marine dans la constitution du NFP, et l'arrivée en tête de celui-ci aux législatives de 2024 (bien que non victorieux, il faut le rappeler aussi), le parti n'a pas tiré de bénéfice de la séquence et n'a pas changé son cours historique fait de hauts pas très hauts et de bas bien bas.

Le crédit gagné par Marine lors de la période NFP ne s'est pas transformé en capital électoral ni sondagier.

Pire, le lancement très tôt de la candidature à la candidature commune a pu fragiliser la force principale de celle-ci : l'esprit d'équipe.

Là où Jean-Luc Mélenchon a un programme, une armée, du talent, et de l'argent.

En interne, je moquais autrefois avec tendresse la propension des Écologistes à faire un concert de trompettes, chacun-e avec sa partition. Résultat créatif mais déroutant pour l'auditeur.

L'arrivée de Marine au secrétariat national a changé cela : les Écologistes avaient une cheffe.

Malheureusement, la deuxième étape n'a pas été celle du passage de la cheffe à la cheffe d'orchestre.Il n'y a plus qu'une trompette.

Cela reste déroutant pour l'auditeur, et c'est moins créatif.

À la longue, cela rouvre des espaces pour des instruments et partitions solitaires. Iels recommencent logiquement à donner de la voix.

En terme de fonctionnement interne, d'aucuns qualifient avec justesse notre parti de démocratie procédurale. Les procédures sont exquises (le texte de la nuit dernière prévoit le cas où lors du référendum proposé en décembre, "si aucun bulletin de vote ne classe la moindre option, le scrutin est sans résultat et doit être réorganisé", on touche au grandiose, on prévoit le cas où 100% des bulletins étaient blancs, dans un texte qui ne fait pourtant que quelques pages et se concentrent donc sur l'essentiel), et les combats de procédures sont picrocholins et épiques, mais où est la démocratie de débat, pour les 12 000 adhérent-es autorisé-es à voter lors du sondage de juillet dernier ?


1.C Paysage politique national

Ma note de blog de février 2024 donne toujours un cadre d'analyse et d'action pertinent.
L'effondrement du bipartisme, que nous avions décrit dès 2010, a débouché sur une tripartition : un pôle de repli identitaire d'extrême droite, un pôle ultralibéral issu de l'effondrement du bipartisme et de plus en plus autoritaire pour préserver les privilèges quel qu'en soit le coût humain et environnemental, et un arc humaniste encore à structurer. 

Cette lecture, qui était la nôtre à l'échelle locale en 2014, a été cristallisée à l'échelle nationale par l'élection de Macron en 2017, qui a rendu ce paysage politique lisible pour tout le monde.

Ce paysage en 3 espaces à découper pour faire émerger 2 finalistes de l'élection présidentielle crée évidemment des tensions très fortes dans les zones de découpe potentielle. A droite dans la zone de droite historique. A gauche dans la zone des sociaux-démocrates / sociaux libéraux, voire de la petite zone écolo-conformiste.

Il y a là une difficulté théorique du paysage politique qui n'a pas de solution simple, et je pense que nous devons avoir l'honnêteté de le reconnaître entre nous plutôt que de faire comme si nous avancions pas après pas vers une décision mûrie par des débats construits.

La nouveauté de 2027 par rapport à 2017 et 2022, c'est que nous sommes quasiment certains, pour la première fois de notre histoire, que l'extrême droite arrivera en tête du premier tour. En 2017 et en 2022, la question était de savoir si nous pouvions empêcher qu'elle arrive au second tour. Aujourd'hui, la question a changé de nature : elle est de savoir qui, dans l'arc républicain, sera en capacité de lui faire face au second tour. Ce glissement n'est pas propre à la France : nous le voyons en Allemagne, en Italie, deux fois aux États-Unis, en Amérique du Sud, en Espagne. C'est le fruit d'un modèle ultralibéral à l'échelle internationale, pas une singularité française dont nous porterions seuls la responsabilité.


Partie 2 

Expliciter nos options pour la présidentielle, et leurs conséquences


Il n'y a donc pas de solution évidente, mais plusieurs chemins possibles, et nous devons prendre le temps de débattre des conséquences et perspectives de chaque alternative.

En ayant à l'esprit peu de critères, pour continuer à les maîtriser lors des débats.

Critère 1 : pour quoi, pour qui, et avec qui faisons nous de la politique

Critère 2 : un nombre réduit d'aspirations qui peuvent dessiner des lignes de fracture : la transformation radicale de la société, la démocratie, l'Europe, la géopolitique. 4 dimensions auxquelles sont attachés toustes les Écologistes, des conformistes aux mouvementistes.


Quelles sont les alternatives ?

1) avoir notre propre candidature

2) soutenir la candidature de Jean-Luc Mélenchon

3) soutenir la candidature issue de la primaire socialiste

4) soutenir la candidature la mieux placée dans les sondages pour un deuxième tour face à Le Pen

5) soutenir la candidature de Delphine Batho

6) attendre et espérer se raccrocher à une candidature météorite issue de la société civile

7) ne soutenir aucune candidature


Aux JDE, il a été répété par la direction que quoi que nous décidions, le plus important était que nous restions tous ensemble.

Or, nous pouvons objectivement nous dire que quoi que nous décidions collectivement, des écologistes choisiront et exprimeront publiquement en leur âme et conscience des voies différentes pour cette présidentielle.

Tout en partageant pourtant toustes le critère 2, mais en positionnant leur curseur différemment sur les 4 axes.

Quand devons-nous décider ?

Les seuls choix rapides que nous pouvons faire seraient pour l'un de décider si oui ou non nous nous rallions à la candidature de Jean-Luc Mélenchon, pour l'autre de décider que nous portons une candidature jusqu'au bout.

Toutes les autres options demandent du temps, pour débattre, y compris un soutien à la candidature de JL Mélenchon autre qu'un ralliement.

Tout le monde est frustré du temps perdu et des manœuvres dilatoires de la direction pour que le train avance en esquivant tout débat, mais un vote rapide ne rattrape pas cela et ne donne pas plus de perspectives.

C'est pourquoi je suis favorable à une décision autour de Noël. Si nous voulions être une petite force de propulsion, cela pourrait même être plutôt après Noël début janvier, en mode clarification du paysage de la présidentielle.


Regardons maintenant chacune des options.

L'option 5 n'est envisagée par personne comme décision du parti. Je la note cependant, car on peut logiquement penser que la droite va fournir ses 500 parrainages à Delphine, et qu'en fonction de ce qui est décidé, quelques écologistes pourraient peut-être à la fin choisir de la soutenir.

L'option 6 relève de l'attente d'un miracle ;)

Les initiatives de la société civile ont commencé à fleurir, et cela va continuer mais à ce stade, aucun prémisse de miracle en vue.

Ceci dit, nous semblons affirmer attendre un miracle : dans le texte de la direction qui circule depuis mercredi soir pour devenir la position officielle du parti s'il obtient un vote favorable du Conseil Fédéral exceptionnel de dimanche 20 septembre, il est en effet écrit "le CF réaffirme que pour les atteindre [nos objectifs], l’écologie politique doit être représentée dans cette campagne et que l’unité de la gauche et des écologistes est indispensable".

La direction soumet donc au vote un texte disant que l'union est indispensable. Sinon nos objectifs (dont empêcher l'extrême droite d'arriver au pouvoir) sont cuits.

On peut avec lucidité se dire que voir les socialistes se ranger derrière Jean-Luc Mélenchon est presque aussi illusoire que de voir Jean-Luc Mélenchon se ranger derrière les socialistes (ou derrière Marine).

La condition sine qua non n'arrivera, la direction propose de voter que l'échec total est déjà là.Ou alors il faut lire "union partielle" en subliminal.

Dans ce cas, cela revient à voter qu'il est indispensable de soutenir Jean-Luc Mélenchon, ou de soutenir la candidature socialiste, ou que celle-ci se retire pour soutenir Marine...

Ou alors le but de ce texte serait de dire que nous, nous ne voulions pas l'échec, mais qu'il sera là et que cela ne sera pas de notre faute.

Bref bref.


Option 1 : avoir notre propre candidature

Vu l'enchaînement des événements depuis 18 mois, cela serait Marine bien sûr.

Par rapport aux critères 1 et 2, nous sommes dans notre couloir de nage, ça fonctionne.

Sur les conséquences, elles sont difficiles à assumer.Il n'y a guère de chance que ce qui n'a pas décollé depuis 1 an décolle soudainement.

Il faudrait pouvoir expliquer pourquoi nous maintenons un bulletin Les Écologistes à l'heure du péril d'extrême droite.

Serait-ce parce que nous ferions abstraction de ce péril et voudrions juste parler d'écologie dans la séquence ou ne pas prendre le risque de laisser l'écologie à Delphine Batho dans la campagne ? Ou en disant que puisque toute la gauche joue avec le feu, nous aussi ? Serait-ce parce que l'objectif serait en fait de prendre quelques pourcents à Mélenchon ou à la candidature socialiste, afin que réduire leurs chances d'arriver au second tour et de favoriser un deuxième tour entre l'extrême droite et une candidature ultra-libérale, qui maximiserait les chances d'éviter l'arrivée de l'extrême-droite au pouvoir ?

Les questions des médias et des électeurs-trices tourneront obligatoirement principalement sur ces deux sujets. Et je nous vois mal assumer ces réponses.


Option 2 : soutenir la candidature de Jean-Luc Mélenchon

Pour le critère 1 (pour quoi, pour qui, avec qui faire de la politique), c'est un penchant assez naturel.

Pour quoi : Le projet L'Avenir En Commun se recoupe beaucoup avec les propositions écologistes.

Pour qui : Les gens pour lesquels LFI est devenu le vote "naturel" sont pour l'immense majorité les gens dont nous revendiquons également la défense, les plus opprimé-es d'un système qui opprime de plus en plus de gens.

Avec qui : Les gens qui militent dans la galaxie LFI ou votent LFI, nous en retrouvons beaucoup dans les luttes auxquelles les Écologistes participent un peu partout en France.

Pour le critère 2, c'est plus compliqué, bien sûr, car la pratique adémocratique et populiste de LFI, et les positions Lfistes sur l'Europe et la géopolitique sont en conflit avec les positions de la grande majorité des écologistes, et sont un repoussoir difficilement dépassable voire indépassable pour nombre d'entre eux.

Conséquences : Là il y a une grande volatilité des conséquences en fonction des hypothèses que nous faisons.Ceux qui croient que Jean-Luc Mélenchon gagnerait un deuxième tour face à Le Pen pousseront à fond pour cette option.Je n'en connais pas beaucoup.

J'ai beau dire depuis toujours (c'est à dire 2013 pour moi) que je balaie les sondages d'un revers de main (et l'histoire nous a donné raison en 2014 et 2020), c'est plus simple de le faire à l'échelle municipale, et plus simple de le faire quand les écarts ne sont pas si grands.Jean-Luc Mélenchon a choisi la stratégie du clivage poussé à l'extrême. Cela lui a été profitable en 2012 pour émerger, et en 2017 et 2022 pour être le puissant à gauche et donc capter le vote utile quand les électeurs-trices de gauche et écologistes voulaient éviter l'humiliation d'un score à 1 chiffre.

Ces dernières années, cela a aussi forgé un mur fort épais autour de lui, qui le rend inaudible dans une majorité de la population.

Cela s'est vu avec le concept de la Nouvelle France, pourtant astucieux et potentiellement attrape-tout, qui n'a pas permis de changer d'un iota sa surface politique. 

Les deuxièmes tours législatives 2024 entre LFI et RN ont mal tourné, hormis dans les circonscriptions où le RN accédait au deuxième tour par effondrement de la droite.

Les municipales ont montré une surmobilisation des électeurs-trices pour aller voter contre les candidats LFI, à l'exception notable de Roubaix, et des territoires où la gauche dépasse les 80%. Y compris à Toulouse et Limoges, où pourtant les têtes de liste LFI avaient des postures beaucoup plus modérées.

Faire le pari qu'il reste un potentiel abstentionniste énorme pour voter Mélenchon au deuxième tour est un pari.

L'envie est forte d'attendre de savoir si Jean-Luc Mélenchon veut donner des signes d'ouverture, et s'il veut, s'il peut le faire avec succès.

À ce stade, aucun signal faible. L'absence de réponse à ma tribune dans Libération sur la police politique ayant conduit à l'arrêt du concert de Barbara Butch montre que cela reste un monolithe persévérant dans la même stratégie.

Et s'il veut et peut, dans quelle temporalité par rapport à nos échéances de décision ? Tout laisse à penser, ce qu'on peut comprendre, que notre calendrier ne rentre absolument pas ses facteurs de décision. Il cherche des rallié-es, et pas des allié-es. 

Ceux qui ont des doutes sur les chances de victoire de JL Mélenchon, ou qui pensent qu'il perdrait face à Le Pen, tiendront le stylo en tremblant. Car le pari, si il était perdu, comme les sondages le pronostiquent jusqu'à aujourd'hui, propulserait le RN au pouvoir.

Un coût lourd à assumer. En premier lieu vis-à-vis de celleux pour qui nous faisons en priorité de la politique.

En terme de perspectives pour la suite, à court terme cela permettrait probablement un accord législatives en amont.

Avec quel résultat ? C'est très varié selon les scénarios, victoire de JL Mélenchon, victoire des ultra-libéraux, victoire du RN, dynamique et sursaut, tout cela mérite d'être approfondi.

À moyen et long terme, là aussi c'est très ouvert, en fonction des résultats de la séquence.

Et la recomposition politique qui adviendra dépendra de nombreux facteurs, dont qui est à l'Elysée ? Mélenchon est-il toujours dans le paysage ? Quel est l'avenir de LFI sans lui ? Que devient le PS dans le cas d'un troisième naufrage ? etc...

La construction de l'arc humaniste est encore à faire, et le chemin est toujours aussi escarpé.

Ce qu'on peut dire sans trop s'avancer, c'est que les dynamiques de l'automne, quelles soient de campagne ou d'actions de la société civiles, vont fort probablement renforcer encore la domination et l'attractivité de Jean-Luc Mélenchon dans notre galaxie en sens large, à la fois par la dynamique de sa candidature mais aussi par le vide autour.Et qu'on en entend de plus en plus dire "tant pis on tente le tout pour le tout, vu le vide autour", ou "on vote pour notre camp, de toute façon il ne sera pas au deuxième tour".


Option 3 : soutenir la candidature socialiste

À cette heure, et d'ici Noël, je ne vois aucun argument qui pousserait le parti à cela.

Ni sur le critère 1 (on les croise guère dans nos luttes de terrain, ou alors dans le camp d'en face, et leur capacité à représenter les plus dominé-es n'est pas meilleure que la nôtre), ni sur le 2 (radicalité de la transformation sociale).

Ni pour obtenir des conséquences positives pour la présidentielle. Qui croit qu'un candidat socialiste sera en situation d'atteindre le deuxième tour ?En terme de conséquences pour la suite, je n'ai entendu personne ni vu aucun sondage prévoyant une victoire socialiste à la présidentielle.

En terme de perspective pour la suite, on peut dire clairement qu'on peut compter sur les doigts de la main ceux qui, chez les Écologistes, souhaitent un rapprochement avec le parti socialiste dans la version actuelle.

Quand bien même une météorite devait chambouler le paysage et mettre sur orbite une candidature issue de la primaire ou un candidat attendant d'être appelé en recours (j'en connais ;), inimaginable que cela se produise avant notre délai de décision.

Donc même si on envisageait d'en être réduit à soutenir une candidature socialiste par pragmatisme, aucune chance que ce scénario de science-fiction ait une chance avant l'année 2027.

Si Olivier Faure l'emportait lors de la primaire, le choix deviendrait cornélien, vu la proximité affichée dans le processus de candidature commune. Mais ce serait un trou de souris dans lequel il serait bien compliqué de s'engouffrer, niveau argumentaire, sauf bouleversement du paysage sondagier extrême faisant décoller Olivier Faure juste après la primaire. Difficile à imaginer.


Option 4 : soutenir la candidature la mieux placée dans les sondages pour un deuxième tour face à Le Pen

C'est à dire probablement la candidature ultra-libérale la plus haute dans les sondages (Edouard Philippe à ce stade).

Je dis la mieux placée car aucune n'est donnée gagnante à ce stade.

Le fait qu'aucune ne soit donnée gagnante face à Le Pen réduit déjà quasiment à zéro l'envie de choisir cette option : voter contre ses idées pour éviter le pire (et avoir ce contre quoi on se bat depuis 10 ans), si on a peu de chance d'éviter le pire, n'est pas très motivant.

Le festival de thèmes racistes et ultralibéraux des candidats macronistes rajoute à l'aberration.

Quand bien même ces candidats auraient prévu un recentrage par calcul politique plus tard dans la campagne, celui-ci n'est sûrement pas planifié avant longtemps, coincés qu'ils sont dans leur course à l'échalote moisie.

Quand bien même ils avaient été un temps soit peu "respectables" (genre Xavier Bertrand), le pari serait de vivre 5 nouvelles années d'ultralibéralisme, qui ferait monter le RN comme l'ont fait monter les 10 ans de Macron, en espérant que la gauche et les Écologistes soient tellement bons pendant ces 5 années que nous deviendrions la force désirable pour les françaises et les français en 2032. C'est être extrêmement confiant dans notre capacité à tout changer du sol au plafond, vu nos progrès quasi nul ces 10 dernières années...


Option 7 : ne soutenir aucune candidature

Là, c'est reconnaître que nous ne nous sommes pas mis en situation de peser. Que la conséquence de cela est qu'on reporte nos désirs de NFP pour l'après présidentielle et les législatives, ainsi que pour la recomposition.

De toute façon, il est clair qu'il n'y aura pas d'accord ni même de discussion poussée sur les législatives avant la présidentielle, ou alors très très partiel. Car le résultat de celle-ci joue trop sur les scénarios.

Le parti reconnaîtrait que des écologistes feront des choix variés pour cette présidentielle, tout en étant très homogènes pourtant sur nos critères 1 et 2.

Et le parti accepterait que d'autres que lui prennent plus de place que lui dans le débat médiatique sur l'écologie pendant les 4 mois de campagne de 2027. Désagréable certes, mais humble.


Voilà pour un tour d'horizon fort long permettant de cheminer dans le débat. J'aurais aimé que ce genre de format soit socialisé depuis des mois, facilitant l'enrichissement des arguments et les échanges et partages de ressentis et de réflexion entre nous.

Au lieu de cela, nous avons vécu des joutes procédurales pour cadenasser toute tentative de débat, ou des tentatives procédurales pour faire sauter ces cadenas.

Il n'est pas trop tard pour poser les choses sur la table et en parler dans les 3 mois qui viennent avant de trancher.


C'est frustrant d'en être réduit à faire des arbres de décision qui ne nous plaisent guère et ne sont pas l'essence de la politique, c'est le moins que l'on puisse dire.

On en est là parce qu'on n'a pas été assez bon. Voilà tout.

Et pourtant, quelques progrès ont été faits : nous avons maintenant une première version d'un programme. C'est nouveau pour notre parti. Il reste du travail, notamment la partie financière, clé de voute des arbitrages. Mais cela fera une base pour la suite.


Il me faut terminer cette partie en pointant la confusion que continue d'entretenir le texte de la direction, qui circule depuis 3 jours et est soumis à un vote d'urgence dimanche 20 septembre.

Il dit :

"Le CF

● rappelle les trois objectifs stratégiques des Écologistes pour la présidentielle :

     ○ faire vivre l’écologie politique en mettant nos sujets au cœur de la campagne,

     ○ permettre une victoire de notre camp politique,

     ○ empêcher l'arrivée du Rassemblement national à la tête de notre pays

● réaffirme que pour les atteindre, l’écologie politique doit être représentée dans cette campagne et que l’unité de la gauche et des écologistes est indispensable."


Voter cela continue d'escamoter les enjeux réels.

L'objectif 2 entraîne la réussite automatique de l'objectif 3.

Mais si l'objectif 3 est considéré supérieur aux deux autres ("je ne serai jamais le bulletin de vote qui fera gagner le RN", répété en boucle comme la priorité au-dessus de toutes les autres), alors il se peut qu'il soit incompatible avec l'objectif 1 et l'objectif 2.

Il y a là un pur vice de logique qui fait tourner les têtes et empêche d'attraper les choses par le bon bout.

Surtout quand le paragraphe d'après affirme comme indispensable une condition que personne ne pense atteignable (l'union).

On se ment à nous même sur le cœur du débat.

Mais par contre le règlement de dépouillement est encore plus précis que celui de la FIFA pour définir comment départager des équipes à égalité en phase de poule (jusqu'au cas, il fallait y penser, où 100% des bulletins seraient blancs ou nuls ! si si, ce cas est prévu dans cette motion stratégique)


Partie 3

Se nettoyer de quatre postures incapacitantes


Explicitons maintenant le titre de cette note.

Je mets ici par écrit ce que j'essaie de faire avancer au niveau national depuis les premières interventions pour la FEVE (fédération des élu-es vert-es et écologistes) et le Cédis (centre de formation pour élu-es) en 2014.

12 années plus tard, cela me semble toujours aussi fondamental, afin que la plus-value que notre parti peut apporter au pays et à ses habitant-es soit à la hauteur.

La supériorité morale, les objectifs inatteignables, le réflexe du lanceur d'alerte, et la revendication de la "résilience" à la défaite. Je les illustre dans la dernière partie de la note.


3.A La supériorité morale

Elle transpire de nos interventions publiques

- quand nous disons que "nous serions les seuls à rechercher l'intérêt général"

- quand nous répétons à longueur d'interviews que les gens nous arrêtent dans la rue pour nous remercier d'exister

- quand on affirme qu'on a "conscience d'être différent-e"

- quand nous écrivons des courriers à nos partenaires pour demander l'union, en sachant déjà que c'est purement de l'affichage et dont le but est donc de dire que les méchants c'est pas nous

- quand nous choisissons des slogans de libérateurs. "Tenez bon, nous arrivons !" On imagine déjà la ligne de front quand on leur dit que les renforts arrivent enfin. Puis quand on leur dit que c'est les écolos...

- quand nous passons notre temps à revenir sur chaque critique qui nous est faite pour montrer que, non, vraiment, c'est une critique erronée, nous sommes parfaits.

- quand nous consacrons une part significative de nos temps médiatiques à parler de nous.

Les exemples sont légions.

Cela ferme d'autant plus les écoutilles de nos concitoyen-nes qu'ielles voient bien nos propres arrangements avec la morale, le contournement des règles ou leur utilisation politicienne, la gestion des conflits d'intérêts à géométrie variable.


3.B Fixer des objectifs inatteignables

Il est dit qu'un bon objectif doit être spécifique, atteignable, borné dans le temps, pertinent, mesurable.

Que dire des nôtres ?

- avoir 1 million de sympathisants (je rappelle : 12 000 personnes avec droit de vote pour le sondage de juillet), est-ce pertinent (c'est à dire pour faire quoi ?) et atteignable ? Comment mesure-t-on ce nombre ? à quelle date ? Les réponses sont dans la question.

- "sauver la planète".

- "le plus important pour la présidentielle, c'est d'être tous ensemble"

- le courrier aux partenaires d'août 2026

- la motion soumise au vote au Conseil Fédéral où il est dit que l'union est indispensable

- reprendre le slogan humoristique décalé de 2012 "une autre Marine est possible" en 2025 à l'heure où nous revendiquons de ne plus être des candidatures de décalage humoristique

Cela envoie le signal fort que nous ne croyons pas vraiment en ce que nous disons, mais parlons pour raconter nos vies.


3.C L'habitus du lanceur d'alerte

Il fut un temps où l'écologie politique avait une fonction de lanceur d'alerte, ainsi que de contre-pouvoir.

Mais cela allait tant que nous n'aspirions pas à plus que gagner des combats locaux et contribuer en experts techniques et déterminés à des majorités dirigées par des socialistes, le plus souvent.

Nous aspirons maintenant à plus.

Il faut arrêter de se considérer encore comme des lanceurs d'alerte. C'est coûteux de se défaire d'une fonction qu'historiquement nous assumions bien et aimions.

Mais d'autres ont pris le relais. Les scientifiques en premier lieu, les activites et la société civile. Etre lanceur d'alerte et exercer le pouvoir sont deux fonctions qui s'excluent l'une l'autre. On ne confie pas le pouvoir à un lanceur d'alerte. Au mieux, on l'écoute. Le plus souvent, on s'énerve à l'entendre rabacher qu'il l'avait bien dit, ce qui ne change plus rien au problème.

Or, nous disséminons au gré des interviews et des catastrophes des "alertes", ou des "alertes qu'on avait faites".

Pour franchir une étape, nous devons avoir la discipline, en tant que parti, d'entendre les alertes lancées par d'autres.


3.D La "résilience écolo" : l'habitude d'accepter la défaite et de continuer à survivre.

L'habitude de perdre. C'est le point qui, je crois, revient le plus souvent dans nos discussions internes, y compris pendant ces journées d'été : nous nous disons résilients, capables de survivre à tout, quoi qu'il arrive. Mais je le dis clairement : cette résilience-là ne vaut que pour celles et ceux que leurs codes culturels et leur capital économique protègent des dominations du système. Pour un étudiant étranger qui perd ses APL au 1er juillet dernier, la résilience n'est pas une option. Pour une enfant de huit ans née à Grenoble, bloquée deux mois loin de ses parents parce que son titre de circulation avait expiré pendant des vacances en Algérie, et dont il a fallu qu'un ministre de l'Intérieur autorise le retour en France, la résilience n'est pas une option.

Se dire résilients à tout, capables de traverser n'importe quel pouvoir, c'est en réalité dire que nous saurions survivre dans un monde dirigé par l'extrême droite. Et une force politique habituée à perdre n'a, à ma connaissance, jamais fait gagner personne.

Accepter de répondre, en tant que parti, à la question "que ferez vous en cas de victoire de Le Pen" et dire que nous appellerons à la désobéissance civile, c'est reconnaitre qu'on est prêt au pire.

C'est aussi mettre en scène que nous sommes, en tant que collectif partisan, symboliquement, de celleux qui ont suffisamment de privilèges cumulés pour supporter les crises à venir.

C'est aussi se fixer un horizon mental qui se prépare déjà à la défaite et à l'après défaite. Ce qui n'a jamais été le meilleur moyen de préparer les victoires, dans le sport comme dans toute entreprise humaine.


Ce travail, nous l'avons déjà engagé parfois, à l'échelle locale, et nous devons aller jusqu'au bout à l'échelle nationale.

C'est faisable. C'est exigeant.

C'est tout autant nécessaire que de finir le projet dont les statuts de 2024 disaient qu'il fallait nous doter, et dont un premier jet a été voté en juillet dernier.

C'est tout autant nécessaire que l'effort de formation qui a commencé.


Ce constat peut sembler dur et brutal. Il l'est sûrement.

C'est surtout une vraie espérance qu'un parti écologiste devienne central dans le paysage politique en France, et une détermination sans faille à ce que cela arrive.

En terme de fond, en terme de vision globale de la société, en terme d'engagement sincère au service général, il y a une homogénéité de fondamentaux assez rare dans le paysage politique actuel. Et de nous départir de ce qui, à l'échelle nationale, est devenu rédhibitoire pour l'accession au pouvoir, est un beau défi, si nous pensons que nous sommes au bon endroit en militant dans le Parti Les Ecologistes.

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